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Histoire du tarot : origines réelles, mythes et grandes légendes

On raconte tellement de choses sur le tarot qu'il est devenu difficile de démêler le vrai du romancé. Prêtres égyptiens, savoirs interdits, Bohémiens mystérieux… La vérité est plus terre à terre, et franchement, bien plus savoureuse.

Le tarot n'est pas tombé du ciel, et il ne vient pas des pyramides. Son histoire commence dans l'Italie flamboyante de la Renaissance, au milieu des princes, des peintres et des intrigues de cour. Remontons le fil ensemble, des toutes premières cartes à jouer jusqu'aux jeux d'aujourd'hui. Vous verrez, c'est une belle aventure, peuplée de personnages hauts en couleur, et parfois carrément sulfureux.

Non, le tarot ne vient pas d'Égypte

Commençons par tuer le plus beau mythe. En 1781, un érudit français un peu rêveur, Antoine Court de Gébelin, tombe sur un jeu de tarot lors d'une soirée mondaine. Coup de foudre intellectuel. Il décrète, sans l'ombre d'une preuve, que ces images cachent la sagesse perdue des prêtres de l'Égypte ancienne, un fameux « Livre de Thot » sauvé de l'oubli. L'idée est magnifique. Elle est aussi totalement inventée.

Mais une belle histoire ne meurt jamais. Le mythe égyptien a séduit deux siècles d'occultistes, et il colle encore au tarot comme un parfum tenace. La réalité ? Quand Court de Gébelin imagine ses prêtres égyptiens, le tarot existait déjà depuis plus de trois cents ans, et il était né, tout simplement, en Italie.

Au commencement, un jeu venu d'Orient

Avant le tarot, il y a les cartes à jouer tout court. Et celles-ci ne sont pas européennes. Elles arrivent en Europe à la fin du XIVe siècle, vers 1370, en provenance du monde islamique, plus précisément des Mamelouks d'Égypte et de Syrie. Leur jeu compte déjà quatre couleurs qui vous diront quelque chose : coupes, deniers, épées et bâtons, ces derniers étant à l'origine des cannes de polo.

En quelques décennies, ces cartes se répandent comme une traînée de poudre dans toute l'Europe. On les peint, on les imprime, on joue, on parie, on s'y ruine. Les autorités s'en inquiètent et tentent même de les interdire. Rien à faire : le jeu de cartes est déjà entré dans les mœurs. Le terrain est prêt pour que naisse, par-dessus, quelque chose de nouveau.

L'invention du tarot : l'Italie des princes

Ce quelque chose de nouveau apparaît au milieu du XVe siècle, dans le nord de l'Italie, du côté de Milan, Ferrare et Bologne. L'idée est simple et géniale : on ajoute au jeu ordinaire une série de cartes spéciales, des « triomphes », les trionfi. Ce sont elles que nous appelons aujourd'hui les arcanes majeurs. Le Bateleur, l'Amoureux, la Roue de Fortune, la Mort, le Monde… vingt-deux images puissantes qui, posées sur la table, l'emportent sur toutes les autres.

Attention au contresens, pourtant. À sa naissance, le tarot n'a rien d'un instrument divinatoire. C'est un jeu. Un vrai jeu de plis, ancêtre de notre tarot moderne, auquel on joue pour le plaisir et pour l'argent. Les fameux arcanes ne servent pas à lire l'avenir, mais à faire des levées. La magie viendra bien plus tard.

Reste que ces premières cartes sont déjà de petites merveilles. Les plus anciens tarots qui nous soient parvenus, les jeux Visconti-Sforza, ont été peints à la main, à la feuille d'or, pour la cour de Milan, autour des années 1450. Ce ne sont pas des objets de masse, mais des trésors de prince, commandés par les seigneurs Visconti puis Sforza pour épater leurs invités. Et c'est là que l'histoire devient croustillante.

La Papesse, cheffe d'hérétiques, et autres scandales peints à l'or

Regardez la Papesse. Une femme assise, la tiare sur la tête, un livre entre les mains. À une époque où aucune femme ne pouvait approcher du trône de saint Pierre, l'image est franchement provocante. Et elle n'a rien d'innocent. Les historiens y reconnaissent une figure bien réelle : sœur Manfreda Visconti, une parente de la famille, élue « papesse » vers la fin du XIIIe siècle par une secte hérétique, les Guglielmites, qui annonçaient l'avènement d'une Église nouvelle, dirigée par des femmes.

L'Inquisition, on s'en doute, n'a pas applaudi. Manfreda a fini sur le bûcher, en 1300. Et un siècle plus tard, ses cousins Visconti la glissent fièrement dans leur jeu de cartes, en cheffe spirituelle, tiare sur la tête. Avouez qu'il fallait un sacré culot. Voilà une carte qui, sous ses airs sages, cache une vraie rebelle. De quoi regarder la Papesse d'un autre œil la prochaine fois qu'elle se présente dans un tirage.

La Force joue dans le même registre. Là où d'autres traditions montrent un Hercule tout en muscles domptant un lion, le tarot des Visconti aime célébrer une puissance plus inattendue. On peut y lire une petite provocation peinte à l'or : pour cette dynastie qui adorait se mettre en scène, c'était une manière d'affirmer que les femmes de la maison valaient bien les héros, capables de tenir tête aux fauves et aux bêtes les plus exotiques. Dans un monde d'hommes en armure, le message ne manquait pas d'audace.

Car il faut comprendre une chose : ces tarots de cour étaient de véritables portraits de famille déguisés. Derrière les arcanes se cachaient des allusions, des flatteries, des piques, tout un théâtre politique miniature. Les Visconti ne jouaient pas seulement aux cartes, ils racontaient leur grandeur, une lame après l'autre.

Trois siècles de jeu avant la magie

Pendant près de trois cents ans, le tarot reste donc ce qu'il était à sa naissance : un jeu de société. On y joue dans toute l'Europe, sous le nom de tarocchi en Italie, de tarot en France. Les règles évoluent, les motifs se figent peu à peu, mais personne ou presque ne songe à y chercher des présages. Le tarot est un divertissement, pas un oracle.

Tout bascule à la fin du XVIIIe siècle. Après le rêve égyptien de Court de Gébelin, un homme va transformer l'intuition en métier : Jean-Baptiste Alliette, qui se fait appeler Etteilla, son nom à l'envers. Ancien marchand de grains devenu cartomancien professionnel, il publie des méthodes, attribue à chaque carte une signification divinatoire, crée son propre jeu. C'est lui, plus que tout autre, qui invente le tarot tel que nous l'entendons aujourd'hui : un outil pour s'interroger sur soi et sur l'avenir.

Au XIXe siècle, l'aventure prend un tour plus savant. L'occultiste Éliphas Lévi relie les vingt-deux arcanes majeurs aux vingt-deux lettres de l'alphabet hébreu et aux mystères de la Kabbale. Le tarot, simple jeu de cartes deux siècles plus tôt, devient une sorte de grimoire symbolique, un alphabet de l'âme. La légende est désormais lancée, et elle ne s'arrêtera plus.

Marseille, puis la révolution Rider-Waite

De cette longue histoire émerge un motif devenu mythique : le Tarot de Marseille. Ce n'est pas l'œuvre d'un seul créateur, mais une famille de jeux gravés sur bois, fixée par les cartiers français aux XVIIe et XVIIIe siècles. Ses couleurs franches, ses figures un peu raides, sa symbolique dense en ont fait, pour beaucoup, le tarot classique par excellence, celui des puristes.

Puis vient 1909, et une petite révolution discrète. À Londres, Arthur Edward Waite confie à l'artiste Pamela Colman Smith la création d'un nouveau jeu. Leur coup de génie : illustrer entièrement les arcanes mineurs, qui n'étaient jusque-là que des alignements de coupes ou d'épées. Désormais, chaque carte raconte une petite scène. Le tarot devient lisible, accessible, parlant. Ce jeu, le Rider-Waite-Smith, est aujourd'hui le plus utilisé au monde, et la base de l'immense majorité des tarots modernes.

Depuis, les jeux se comptent par milliers. Tarots inspirés de la nature, de la mythologie, du féminin sacré, de l'art contemporain. Le tarot n'a jamais été aussi vivant. Et chaque nouveau jeu, à sa manière, prolonge cette histoire commencée il y a presque six siècles dans un palais milanais.

Un tarot bien vivant

Que retenir de cette longue traversée ? Que le tarot n'est ni un secret égyptien, ni une invention New Age, mais une tradition européenne vivante, née du jeu, nourrie d'art, de politique et de spiritualité, et sans cesse réinventée. Son histoire n'est pas celle d'une magie tombée du passé, mais celle d'un objet que chaque époque a chargé de ses propres questions.

C'est peut-être cela, son vrai pouvoir. Le tarot n'enferme personne dans un destin écrit d'avance. Il tend un miroir, propose des images, ouvre des chemins. Et comme la Papesse rebelle ou la Force audacieuse des Visconti, il rappelle que derrière chaque carte se cache toujours une histoire humaine, et une part de liberté.

Le tarot vient-il vraiment d'Égypte ?

Non. C'est un mythe inventé en 1781 par Antoine Court de Gébelin. Le tarot est né en Italie au milieu du XVe siècle, d'abord comme jeu de cartes, et non comme outil de divination.

Quel est le plus ancien tarot connu ?

Les jeux Visconti-Sforza, peints à la main et rehaussés de feuille d'or pour la cour de Milan vers 1450, comptent parmi les plus anciens tarots qui nous soient parvenus.

Depuis quand le tarot sert-il à la divination ?

Tardivement. Pendant ses trois premiers siècles, le tarot est surtout un jeu. Son usage divinatoire se développe à la fin du XVIIIe siècle, avec Court de Gébelin puis Etteilla, premier cartomancien professionnel.